*Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article sont exclusivement celles de l’auteur.
La croissance rapide des technologies « blockchain » a accéléré l’utilisation des actifs numériques, notamment les cryptomonnaies et les stablecoins qui offrent de nouvelles façons de stocker et de transférer de la valeur grâce aux transactions de pair à pair et transfrontalières, entre autres.
Si les stablecoins peuvent favoriser l’inclusion financière en Afrique, l’émergence d’une nouvelle classe d’actifs et d’un nouveau moyen d’échange a exacerbé les nouvelles menaces financières, telles que la fraude et les escroqueries numériques perpétrées par des fraudeurs qui utilisent de plus en plus l’IA générative pour amplifier leurs attaques et créer des escroqueries hautement personnalisées.
Au niveau macroéconomique, la croissance des stablecoins impose des risques fiscaux et monétaires sans précédent aux pays en développement dont beaucoup font actuellement l’objet de discussions approfondies au sein des banques centrales africaines et des ministères des finances, notamment : a) substitution des dépôts et la ponction de liquidités lorsque les capitaux sont transférés des marchés monétaires et financiers locaux vers les stablecoins ; b) l’affaiblissement de la crédibilité de la politique monétaire lorsque les opérations de marché ouvert de la banque centrale sont rendues impuissantes par la circulation de quantités inconnues de stablecoins libellés en devises étrangères, car ces transactions opèrent sur des réseaux « blockchain » décentralisés qui court-circuitent les intermédiaires bancaires traditionnels, créant ainsi une « masse monétaire parallèle » qui entraîne une perte catastrophique de souveraineté monétaire ; c) la restriction des options de politique budgétaire due à l’érosion de la base fiscale, car les transactions de stablecoins de pair à pair (P2P) sont largement invisibles ; d) l’épuisement des réserves de change lorsque les entreprises africaines utilisent de plus en plus les stablecoins pour le commerce transfrontalier et le rapatriement des bénéfices ; e) les pressions inflationnistes accrues lorsque le taux de change et la vitesse de circulation de la monnaie locale fluctuent de manière imprévisible.
Face aux défis macroéconomiques et aux inquiétudes liées à la croissance des stablecoins, les États-Unis ont promulgué la loi GENIUS (Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins Act) sur les cryptoactifs en juillet 2025. Prévue pour entrer en vigueur le 18 janvier 2027, cette loi instaure un contrôle fédéral et impose aux émetteurs de stablecoins de garantir leurs cryptomonnaies à parité avec des actifs liquides tels que le dollar des États-Unis ou des titres du Trésor à court terme.
Adoption des pays africains aux marchés mondiaux des cryptomonnaies
Les pays d’Afrique subsaharienne sont fortement exposés aux stablecoins libellés en dollars des États-Unis et aux autres crypto-actifs. Le continent a traité plus de 205 milliards de dollars des États-Unis de transactions crypto entre 2024 et 2025, ce qui place l’Afrique au troisième rang des marchés des cryptomonnaies à la croissance la plus rapide. La popularité des cryptomonnaies sur le continent s’explique par la forte volatilité des taux de change, le contrôle des changes, l’inflation élevée, une importante population non bancarisée et des motivations spéculatives – accélérant ainsi l’adoption généralisée des stablecoins comme réserve de valeur idéale qui protège contre la volatilité économique.
Figure 1 : Les 10 principaux pays africains les plus exposés aux cryptomonnaies, 2024-2025 (en milliards de dollars des États-Unis)

Source : Mexc (2026)
Bien que les données soient rares en raison du manque de réglementation des marchés mondiaux des cryptomonnaies, il n’est pas surprenant que le Nigéria arrive en tête des pays africains où l’adoption est la plus forte. Son PIB et sa population relativement élevés, ainsi que le contrôle des changes, incitent ses citoyens à utiliser activement le Bitcoin et les stablecoins pour contourner les restrictions de change et l’inflation élevée. Il est à noter que des marchés financiers plus développés, comme celui de l’Afrique du Sud, sont fortement motivés par la spéculation où les investisseurs particuliers utilisent les cryptomonnaies pour réaliser des gains à faible coût grâce à l’appréciation des actifs.
L’Afrique devrait-elle se préoccuper de la loi américaine GENIUS ?
Il est encourageant de constater que les plus grandes économies du continent ont fait preuve de proactivité en adoptant des réglementations adaptées à la croissance rapide de l’intérêt que porte l'Afrique aux cryptomonnaies. Ainsi, les gouvernements délaissent les interdictions générales au profit d’une réglementation active. Si certains pays, comme l’Algérie et l’Égypte, continuent de restreindre, voire d’interdire, les actifs numériques, d’autres, comme le Kenya, l’Afrique du Sud et le Nigéria, mettent en place des systèmes d’agrément, une supervision des stablecoins, des dispositifs de cybersécurité et des environnements de test réglementaires, similaires à la loi GENIUS. Ce changement structurel et réglementaire permet aux monnaies numériques de fonctionner comme des composantes légitimes de leurs architectures financières, grâce à l’intégration formelle des actifs numériques dans les systèmes financiers nationaux.
Cette évolution politique est en partie motivée par la nécessité d’institutionnaliser des canaux sûrs et moins coûteux pour les transferts de fonds et les transactions commerciales, les transactions transfrontalières étant extrêmement onéreuses, les frais de transfert moyens se maintenant autour de 6.5%.
De manière significative, étant donné que 99 % des stablecoins en circulation sont libellés en dollars américains, la loi GENIUS accélère la transition des monnaies locales vers le « dollar numérique », à un moment où la volatilité macroéconomique américaine est élevée (par exemple, les réserves mondiales de dollars des États-Unis représentent moins de 58 %, contre 70 % en 2000 ; la dette souveraine est élevée, à 39 300 milliards de dollars des États-Unis, contre 3 320 milliards en 2001). L’entrée en vigueur de cette loi devrait accélérer la croissance des marchés des stablecoins, contribuant ainsi à la dollarisation généralisée des économies africaines.
De plus, la loi GENIUS, qui impose aux émetteurs de stablecoins, tant locaux qu’étrangers, de se conformer aux ordonnances américaines de gel des avoirs et d'éviter toute interaction entre les juridictions sous sanctions et les plateformes de négociation centralisées américaines, renforce ainsi le pouvoir des sanctions financières et commerciales américaines. Ces sanctions ont historiquement dévasté des pays africains comme le Soudan, le Zimbabwe et l’Érythrée.
Conclusion
L’Afrique devrait réagir immédiatement à l'adoption de la loi GENIUS par les États-Unis en élaborant des mesures réglementaires préventives concernant les actifs numériques. Ces mesures incluent notamment un contrôle strict du volume d’actifs numériques libellés en devises étrangères autorisés à circuler dans leurs économies, ainsi que la fourniture obligatoire d’informations par les émetteurs de stablecoins afin d’aider les autorités monétaires à gérer les risques liés aux instruments qui échappent à leur juridiction directe. Pour éviter une politique monétaire insuffisante ou excessive et d’autres effets néfastes du contrôle des stablecoins, les pays africains doivent mobiliser leurs talents locaux pour développer des modèles économiques prédictifs intégrant la dynamique des actifs numériques. Sur le plan fiscal, les autorités de régulation doivent moderniser les cadres de conformité fiscale et les mesures de lutte contre les flux financiers illicites afin de refléter fidèlement les risques liés à la prolifération des actifs numériques au sein de leurs économies.
Avant l’entrée en vigueur de la loi, l’Afrique a besoin d’urgence d’une position et d’une politique communes à l’échelle régionale pour empêcher les émetteurs de cryptomonnaies sophistiqués de tirer profit des opportunités d’arbitrage qui pourraient résulter d’actions unilatérales fragmentées. Le continent accélère en effet l’adoption régionale de ses stablecoins nationaux, qui doivent être intégrés aux systèmes de paiement transfrontaliers et régionaux tels que le PAPSS.
L’émergence et la prolifération continues des risques financiers modernes devraient inciter à la création urgente d’une Banque centrale africaine.
![[Blog] Les États-Unis adoptent la loi GENIUS : Impact sur l’Afrique](https://uneca.org/sites/default/files/styles/slider_image/public/storyimages/shutterstock_1502818772_1920x640.jpg?itok=JcWhrn2P)