Auteures : Lerato Martha Makana et Maria Dombaxi
Après son arrivée au pouvoir en 2024, le nouveau président du Sénégal a ordonné un audit des finances publiques du pays.[1] Les conclusions de cet audit ont remis en cause les chiffres communiqués de longue date par l’administration précédente. Il a révélé un déficit budgétaire supérieur à 10 % du PIB à la fin de 2023, soit près du double du taux d’environ 5 % annoncé auparavant. Le niveau de la dette publique a été révisé, passant de 74,4 % à près de 100 % du PIB.[2]
Ces données révisées ont entraîné des conséquences immédiates. Le FMI a suspendu son programme de soutien de 1,8 milliard de dollars des États-Unis dans l’attente de mesures correctives[3], et les obligations souveraines du Sénégal libellées en dollars des États-Unis ont reculé alors que les investisseurs réagissaient à l’ampleur des révisions.[4]
Le nouveau gouvernement n’a rien dissimulé de cette situation, il l’a rendue public. Toutefois, cet épisode a laissé un enseignement qui donne à réfléchir : des ratios apparemment solides peuvent varier considérablement lorsque les chiffres qui les sous-tendent sont modifiés. Une évaluation indépendante a révélé par la suite que le FMI avait manqué plusieurs occasions d’identifier le problème, au fil de missions successives menées sur cinq ans, qu’il s’agisse de la balance des paiements, de la situation monétaire, des comptes nationaux ou, bien entendu, des comptes publics.[5] Le système censé détecter l’erreur est lui aussi passé à côté.
Le cas du Sénégal est particulier, notamment en raison du contexte politique. Mais la question qu’il soulève dépasse les choix d’un gouvernement donné. Que se passe-t-il lorsque le problème de mesure ne tient pas à une déclaration erronée ? Que se passe-t-il lorsque le montant de la dette reste inchangé, mais que le PIB qui le sous-tend diffère ?
Comment les estimations du PIB sont-elles finalisées et pourquoi la source est-elle importante ?
Supposons que la dette publique s’élève à 60 milliards de dollars des États-Unis. Si le PIB est de 100 milliards de dollars des États-Unis, le ratio d’endettement est de 60 %. Si une autre source indique un PIB de 97 milliards de dollars des États-Unis, cette même dette représente alors 61,9 %. Même dette. Même économie. Dénominateur différent. Chiffre clé différent.
La question n’est donc pas simplement : quel est le ratio ? C’est plutôt, quel PIB a servi à le calculer ?
Le PIB est ce qui se rapproche le plus, pour une économie, d’un relevé annuel des recettes : il représente la valeur de tous les biens et services produits à l’intérieur des frontières d’un pays. En matière de finances publiques, il constitue le dénominateur de presque tous les ratios utilisés pour évaluer et classer un pays : dette/PIB, déficit/PIB, recettes fiscales/PIB. Tous les chemins mènent au dénominateur.
Les chiffres du PIB ne sont pas gravés dans le marbre. Un pays peut publier une première estimation et la réviser à mesure que de meilleures informations deviennent disponibles. Les bases de données internationales effectuant leurs mises à jour à des moments différents, les données relatives à un même pays et à une même année peuvent apparaître comme provisoires, révisées ou définitives.
Les pays calculent d’abord leur PIB dans leur propre monnaie. Des écarts peuvent apparaître dès ce stade, avant toute conversion en dollars des États-Unis. Ils peuvent aussi survenir plus tard si les organismes utilisent des taux de change différents ou mettent à jour les chiffres à des moments distincts.
Cela a son importance lorsqu’un analyste - ou un outil d’IA - recherche un chiffre de PIB. Quelle version trouve-t-il, et avertit-il l’utilisateur en cas de divergence entre les sources ?
La note de la CEA porte sur 54 pays africains pour la période allant de 2010 à 2024. Sur 1 619 comparaisons entre les chiffres nationaux et internationaux exprimés en monnaie locale, 33,5 % présentaient un écart d’au moins 3 %. La proportion de ces écarts variait de 30,2 % pour les comparaisons entre la Banque mondiale et les instituts nationaux de statistique (INS) à 36,9 % pour celles entre la Division de statistique des Nations Unies (UNSD) et les INS.
Pourquoi est-ce important ? Parce que le PIB sert de dénominateur aux ratios dette/PIB, déficit/PIB et recettes fiscales/PIB. Si l’on modifie le dénominateur, une même dette ou un même déficit donne une tout autre image de la situation.
Là où les écarts continuent d’apparaître
Figure 5.2 : Intensité des écarts en monnaie locale dans les comparaisons des instituts nationaux de statistique – Source : Note statistique de la CEA (ECA/ACS/06/2026)

Un écart ponctuel peut simplement refléter une révision ou une mise à jour tardive de la base de données. Un écart récurrent est plus significatif : il incite les utilisateurs à s’interroger et à vérifier quelle version, quelle année et quelle unité ils comparent.
Neuf pays ont dépassé le seuil d’écarts répétés défini dans le rapport. Pour les comparaisons signalées les concernant, l’écart moyen en monnaie locale s’élevait à 52,6 % : il s’agit du Libéria, de Madagascar, de Sao Tomé-et-Principe, de la Guinée-Bissau, de la Sierra Leone, du Nigéria, du Soudan du Sud, de l’Ouganda et du Burundi.
Le Nigéria constitue un exemple pertinent. Sur les 45 comparaisons possibles entre les données de l’Institut national de statistique (INS) et celles des points de vente, 35 présentaient un écart d’au moins 3 %. Cela ne signifie pas nécessairement que l’une des sources est erronée ; cela implique simplement que les chiffres doivent être vérifiés au regard de leurs dates, des révisions et des méthodes employées avant d’être utilisés.
Les points de vente internationaux diffèrent également
Figure 5.6 : Fenêtres de configuration des points de vente et épisodes d’écart en dollars des États-Unis – Source : Note statistique de la CEA ECA/ACS/06/2026]

La note comparait également les données sur le PIB en dollars des États-Unis courants provenant de la Banque mondiale, du FMI et de la Division de statistique des Nations Unies.
Sur 2 377 comparaisons appariées, 25,2 % présentaient un écart d’au moins 3 %. Les écarts annuels les plus importants concernaient le Soudan du Sud (66,7 %), l’Angola (47,8 %), la Somalie (42,1 %) et le Ghana (26,2 %). Dans le cas du Nigéria, le chiffre du FMI était supérieur à ceux des autres sources entre 2010 et 2018, avec un écart moyen de 23,1 % entre les données comparées.
Ces différences ne prouvent pas qu’une institution fait preuve de négligence ou qu’une base de données est systématiquement meilleure qu’une autre. Elles démontrent pourquoi les utilisateurs doivent connaître la source, la date et le statut de la donnée, et pas seulement le chiffre lui-même.
Pourquoi cela se produit-il ?
Trois facteurs entrent généralement en jeu : les sources peuvent utiliser des versions différentes du PIB en monnaie locale, appliquer des taux de conversion distincts ou procéder à des mises à jour à des moments différents. Le changement d’année de référence, les modifications monétaires et les différences d’exercice budgétaire peuvent également compliquer la situation. Par ailleurs, comme ces institutions ont des missions différentes, un écart ne témoigne pas nécessairement d’une mauvaise qualité des données.
Alors, quel chiffre du PIB retenir ?
Il n’existe pas de réponse universelle. Pour un rapport officiel portant sur un pays donné, il convient de privilégier les données de l’Institut national de la statistique, à condition qu’elles soient récentes et bien documentées. En revanche, pour des comparaisons entre pays ou des agrégats régionaux, une source internationale peut s’avérer plus pratique.
Quel que soit votre choix, indiquez-le clairement. Précisez la source, l’année, la date de publication ou de consultation, ainsi que le statut de la donnée (provisoire, révisée, définitive, estimée ou projetée).
Veillez également à la cohérence. Un graphique qui s’appuie sur une source pour certains pays et sur une autre pour le reste risque de faire apparaître des écarts imputables aux bases de données plutôt qu’aux réalités économiques.
En cas d’écart important ou récurrent, vérifiez la dernière publication nationale, les révisions, le changement d’année de référence, les unités monétaires, le traitement des taux de change et l’alignement des années avant toute diffusion.
La proposition plus large de la CEA est simple : les pays et leurs partenaires internationaux doivent se doter d’une méthode commune pour signaler, expliquer et concilier les écarts significatifs, sans pour autant écarter les données officielles nationales.
Il est inévitable que des sources différentes produisent des chiffres parfois divergents. L’objectif n’est pas d’imposer un chiffre unique, mais de rendre ces différences visibles et compréhensibles.
Le continent connaît sa propre valeur. Il s’agit désormais de montrer quelle référence nous utilisons et pourquoi.
Ce blog s’appuie sur la note statistique de la CEA intitulée « Comparabilité des statistiques du PIB de l’Afrique entre les sources nationales et internationales » (ECA/ACS/02/2026, juin 2026), publiée par le Centre africain pour la statistique de la CEA. https://datalab.uneca.org/docs-acs/sites/default/files/ood-documents/gdp-statistics-06_2026_lw.pdf
[1] Observer Uganda — Audit shows Senegal's previous govt misreported public debt: https://observer.ug/news/audit-shows-senegals-previous-govt-misreported-public-debt/
[2] Reuters via Investing.com — Senegal's dollar bonds fall after audit reveals larger debt and deficit: https://www.investing.com/news/economy-news/senegals-dollar-bonds-fall-after-audit-reveals-larger-debt-and-deficit-3635457
[3] Senenews — IMF freezes $1.8 billion support program for Senegal: https://www.senenews.com/en/senegal/imf-freezes-1-8-billion-support-program-for-senegal-amid-budget-deficit-disclosures-3078.html | Reuters: https://www.reuters.com/world/africa/audit-reveals-senegals-debt-deficit-higher-than-reported-2024-09-26/
[4] Reuters via Investing.com — ibid
[5] Bretton Woods Project — Senegal's hidden debt sparks questions about IMF's oversight: https://www.brettonwoodsproject.org/2025/12/senegals-hidden-debt-sparks-questions-about-imfs-oversight/
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