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[Blog] Pourquoi éliminer le mariage d'enfants est essentiel pour saisir le dividende démographique de l'Afrique

5 janvier, 2026
[Blog] Pourquoi éliminer le mariage d'enfants est essentiel pour saisir le dividende démographique de l'Afrique

Par Zuzana Schwidrowski, directrice de la division Genre, pauvreté et politique sociale, et Omolola Mary Lipede, chercheuse associée.

 

La prospérité future de l’Afrique repose sur ses filles…

L’Afrique abrite environ 160 millions d’adolescentes âgées de 10 à 19 ans[1]. Elles incarnent l’énergie, la créativité et le potentiel du continent. Il est indéniable que « l’Afrique que nous voulons », telle qu’envisagée dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine, ne pourra se réaliser sans la pleine participation de ce groupe, qui représente une composante essentielle de la main-d’œuvre actuelle et future du continent. Or, l’un des obstacles les plus persistants à la réalisation de cette vision est la prévalence du mariage d’enfants et ses conséquences négatives sur les capacités productives de l’Afrique. Le mariage d’enfants figure parmi les contraintes structurelles les plus sous-estimées qui entravent la capacité du continent africain à exploiter son dividende démographique.

…qui pourtant sont encore laissées pour compte

Les statistiques dressent un tableau préoccupant. Selon la Banque mondiale, en Afrique (hors Afrique du Nord), quatre filles sur dix âgées de 15 à 19 ans ne sont ni scolarisées, ni employées, ni mariées, ni mères, contre un peu plus d’un garçon sur dix. En moyenne, près d’un tiers (32 %) des jeunes femmes (15-24 ans) n’ont ni emploi, ne poursuivent aucunes études, ne suivent aucune formation (NEET), contre 23 % des garçons du même groupe d’âge (Tableau 1).

 

Tableau 1 : Part des jeunes Africains ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET), par sexe (pourcentage de la population âgée de 15 à 24 ans)

Tableau 1 : Part des jeunes Africains ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET), par sexe (pourcentage de la population âgée de 15 à 24 ans)

 

En Afrique, 130 millions de femmes et de filles ont été mariées avant leur dix-huitième anniversaire, soit le taux le plus élevé au monde (UNICEF, 2025). La prévalence du mariage d'enfants varie selon les régions du continent. L’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest supportent une part disproportionnée de ce problème. Mais même l’Afrique du Nord, qui affiche le taux le plus bas, bien que toujours significatif, montre que cette pratique odieuse persiste sur l’ensemble du continent (Tableau 2). De plus, neuf des dix pays présentant la plus forte incidence de mariages d’enfants se trouvent en Afrique (Tableau 3).

 

Tableau 2 :     Prévalence des mariages d’enfants dans les régions africaines (% de filles mariées avant l’âge de 18 ans)

Tableau 2 :	Prévalence des mariages d’enfants dans les régions  africaines (% de filles mariées avant l’âge de 18 ans)

 

Tableau 3 :      Pays présentant les taux les plus élevés de mariages d’enfants au monde (% de filles mariées avant l’âge de 18 ans)

Tableau 3 :	Pays présentant les taux les plus élevés de mariages d’enfants  au monde (% de filles mariées avant l’âge de 18 ans)

Source :  UNICEF : Portail sur le mariage d’enfants, prévalence et impact du mariage d’enfants.

Les données reflètent les informations les plus récentes disponibles pour la période 2016-2023.

 

…et les coûts économiques sont considérables.

Le mariage d’enfants est le plus souvent présenté comme une violation des droits humains ou un problème social et sanitaire. Et en effet, les complications liées à la grossesse et à l’accouchement demeurent une cause majeure de mortalité chez les adolescentes. Ces aspects tragiques et les plus visibles ne représentent cependant qu’une partie du problème. De manière moins visible, mais plus fréquente, les mariages d’enfants sont associés aux premières grossesses et excluent de fait les filles de l’éducation et de la participation économique formelle à un stade où les investissements dans les compétences et l’apprentissage sont les plus rentables (Tableaux 4 et 5). Outre le fait de limiter l’avenir des individus, cette pratique a donc des conséquences économiques majeures pour les pays et les régions africains.

 

Tableau 4 :     Prévalence des mariages d’enfants et taux de fécondité des adolescentes

Tableau 4 :	Prévalence des mariages d’enfants et taux de fécondité des adolescentes

Source : Auteurs, sur la base du Portail de la Banque mondiale sur l’égalité des sexes.

Note : Les graphiques incluent à la fois les pays africains (AFR) et les pays non africains (ROW).

 

Tableau 5 : Prévalence des mariages d’enfants et inscription des femmes dans l’enseignement supérieur (% de la population féminine âgée de 19 à 24 ans)

Tableau 5 :	Prévalence des mariages d’enfants et inscription des femmes dans l’enseignement supérieur (% de la population féminine âgée de 19 à 24 ans)

Source : Auteurs, sur la base du Portail de la Banque mondiale sur l’égalité des sexes.

Pour l’Afrique, comme pour certains autres pays en développement, le mariage d’enfants constitue une distorsion économique majeure et non résolue. Le mariage d’enfants fausse l’accumulation du capital humain et la répartition du travail, avec des conséquences économiques majeures sur la productivité et la croissance. Plus précisément :

  • Le mariage d’enfants interrompt la scolarité, limite l’acquisition de compétences et entrave la participation des femmes au marché du travail formel ;

  • Les filles mariées jeunes sont beaucoup plus susceptibles d’occuper des emplois de soins non rémunérés ou de se retrouver dans des activités informelles à faible productivité, avec des perspectives d’ascension sociale limitées (Tableau 6).

  • Le mariage d’enfants limite la pleine intégration des filles dans la société en les privant de leurs droits, de leur identité et de leur capacité d’agir. Il crée une dépendance et freine leur potentiel de leadership.

 

Tableau 6 :     Prévalence des mariages d’enfants et de l’emploi féminin précaire (pourcentage de l’emploi féminin total)

Tableau 6 : Prévalence des mariages d’enfants et de l’emploi féminin précaire (pourcentage de l’emploi féminin total)

Source : auteurs, sur la base du Portail de la Banque mondiale sur l’égalité des sexes.

Les conséquences pour les marchés du travail africains sont particulièrement graves. Une transformation structurelle productive exige une main-d’œuvre capable de passer d’activités à faible productivité à des secteurs à plus forte valeur ajoutée, notamment l’industrie manufacturière, les services modernes et l’économie numérique. Lorsque la scolarité et l’acquisition de compétences des filles sont interrompues, l’offre de la main-d’œuvre qualifiée pour ces secteurs diminue. En conséquence, les incitations pour les entrepreneurs à créer et à développer des entreprises productives s’en trouvent réduites. Au niveau macroéconomique, la croissance de la productivité, la création d’emplois dans le secteur formel et la diversification vers des activités à forte valeur ajoutée sont amoindries.

Les coûts économiques des mariages d’enfants se répercutent de génération en génération. Cette pratique est étroitement liée à une fécondité précoce et élevée, à une augmentation de la morbidité et de la mortalité maternelles, ainsi qu’à des résultats scolaires et sanitaires plus faibles pour les enfants. Si aucune mesure n’est prise, ces conséquences sociales entraînent une baisse du capital humain (niveau d’instruction et santé) de la génération suivante, réduisant ainsi la productivité du travail et l’innovation. À terme, elles constituent un obstacle persistant à la viabilité budgétaire, à l’intégration régionale et à une croissance inclusive.

Ces dynamiques compromettent les chances de l’Afrique de tirer profit de son dividende démographique. Si la croissance de la population active du continent est perçue comme une source potentielle capable d’accélérer la croissance, à condition d’investir adéquatement dans la santé, l’éducation et la création d’emplois, les mariages d’enfants sont aggravés par la réduction de l’emploi féminin dans le secteur formel (Tableau 6). Par conséquent, les gains de productivité sont inférieurs au potentiel et les risques liés aux opportunités démographiques se transforment en une crise démographique majeure.

Malgré ses implications macroéconomiques négatives, le mariage d’enfants n’est pas pris en compte dans les cadres et les discussions économiques dominants qui sous-tendent la planification et les politiques macroéconomiques en Afrique. Il est généralement abordé par des interventions sociales ou juridiques, tandis que les stratégies macroéconomiques, les politiques industrielles et les cadres fiscaux sont considérés comme si ces contraintes liées au capital humain étaient exogènes. Ce manque de communication entraîne un sous-investissement systématique dans l’un des principaux freins à la productivité de l’Afrique.

Les décideurs politiques et la population dans son ensemble doivent repenser la question du mariage d’enfants.

D’un point de vue économique, l’argument en faveur de l’investissement dans les filles est convaincant. Les analyses montrent systématiquement que les investissements dans l’éducation et la santé des filles génèrent des retours sur investissement élevés, augmentant leurs revenus tout au long de leur vie et stimulant la productivité. Combler les inégalités entre les sexes en matière d’éducation, d’emploi et de prise de décision pourrait ajouter jusqu’à mille milliards de dollars des États-Unis au PIB de l’Afrique en 2043[1]. Les estimations suggèrent également que chaque dollar des États-Unis investi dans la santé, l’éducation et l’autonomisation des adolescentes peut générer des retours économiques considérables au fil du temps.

Pour que les données probantes se traduisent en politiques efficaces, il faudra un changement d’approche : éliminer le mariage d’enfants doit être considérée comme un élément central de la stratégie économique africaine. Les indicateurs relatifs à l’éducation, à l’emploi et au fardeau des soins non rémunérés des adolescentes doivent ainsi être pleinement intégrés aux cadres macroéconomiques, aux projections du marché du travail et aux évaluations des capacités productives. Dans ce contexte, résoudre le problème du mariage d’enfants en Afrique est une nécessité économique, car la réussite de la transformation du continent repose sur la pleine mobilisation du potentiel productif de sa population. Cela exige un investissement soutenu dans les filles, en tant qu’actrices économiques et non comme simples bénéficiaires de programmes sociaux.

L’Afrique doit financer l’avenir de ses filles, et des mesures telles que le renforcement de la mobilisation des ressources nationales, la budgétisation sensible au genre et les obligations à impact social et environnemental positif pourraient y contribuer largement. De plus, les décideurs politiques devraient considérer les dépenses publiques visant à réduire les mariages d’enfants et à soutenir la poursuite des études des filles comme des dépenses d’investissement et non comme de simples dépenses sociales. Cela permettrait d’aligner les cadres budgétaires sur les objectifs de croissance à long terme.

Éliminer le mariage d’enfants ne garantira pas, à elle seule, que l’Afrique atteindra ses objectifs de développement. Toutefois, si cette tendance n’est pas prise en compte, cette barrière structurelle continuera d’entraver la productivité, la compétitivité et la mise en œuvre de l’Agenda 2063. Reconnaître que mettre fin au mariage des enfants est un impératif autant économique que social constituerait un progrès important. Cela permettrait également de placer l’autonomisation des filles là où elle doit être : au cœur de la stratégie de développement du continent et de sa quête d’une croissance inclusive et durable.

 


[1] Données de la Division de la population des Nations Unies (2022).

[2] World Bank (2025), Pathways to Prosperity for Adolescent Girls in Africa:  Pathways to Prosperity for Adolescent Girls in Africa

[3] Yeboua (2024), Parvenir à l’égalité des sexes en Afrique, et la prospérité suivra, Institut d’études stratégiques : Get gender equality right in Africa, and prosperity will follow | ISS Africa.