Auteure : Maria Dombaxi
Vers la fin de son discours lors du lancement de RESIslands à Bissau, le Ministre de l’environnement et de l’action climatique de Guinée-Bissau, Carlos Pinto Pereira, s’est montré visiblement ému en évoquant les communautés. En l’écoutant, nous avons pris conscience du rôle crucial que jouent les personnes au quotidien pour donner sens à la politique climatique : comment gagner sa vie, cultiver la terre, transformer le poisson et protéger son foyer.
Son intervention a rendu l’adaptation concrète. Les communautés ont besoin d’informations actualisées sur les phénomènes météorologiques dangereux. Elles ont besoin de moyens pour préserver leurs moyens de subsistance tout en protégeant les écosystèmes dont elles dépendent. Et elles ont besoin d’un soutien continu, même après la livraison du matériel et la fin de l’évènement.
Ce moment nous a marqués car il a permis de relier le langage technique de la résilience climatique aux responsabilités qui en découlent. Que signifie protéger l’environnement pour une personne qui a besoin de couper du bois pour transformer le poisson ? Que représente une alerte pour une famille si elle arrive trop tard ? Qu’est-ce qui justifie un investissement lorsque son principal bénéfice est la sécurité de la communauté ?
En Guinée-Bissau, ces questions ont également évoqué le nom de l’Agronome, Amílcar Cabral.
Parallèlement à son rôle de figure de la libération, Cabral s’est attaché à comprendre l’agriculture et le territoire. Il a conçu et réalisé le recensement agricole de la Guinée en 1953. Ses écrits ultérieurs sur les caractéristiques et les problèmes fondamentaux de l’agriculture guinéenne s’appuient sur ce travail, témoignant ainsi d’un engagement scientifique profond envers les systèmes agricoles du pays.
À la lumière de cette histoire et des discussions menées à Bissau, on constate un lien avec l’attention portée aux réalités locales. Comprendre un territoire implique de savoir comment ses habitants l’utilisent et de quoi ils dépendent. C’est un point de départ essentiel pour les enjeux climatiques actuels, où les priorités nationales doivent s’appuyer sur les réalités des communautés et les données dont elles disposent.
Les exemples du ministre ont illustré les choix à faire. Il a parlé des technologies de transformation du poisson qui permettent de réduire la pression sur les mangroves tout en permettant aux populations de continuer à gagner leur vie. Il a également souligné l’importance d’aider les communautés à utiliser efficacement ces technologies. L’équipement nécessite des compétences, de l’entretien et un suivi pour s’intégrer aux pratiques quotidiennes.
Ceci est important car la protection des écosystèmes et le soutien des moyens de subsistance doivent être considérés conjointement. Un ménage dépendant des ressources naturelles a besoin d’alternatives viables et de moyens de les mettre en œuvre. Les conditions qui rendent possible la protection de l’environnement méritent autant d’attention que les comportements que nous espérons modifier.
Le même principe s’applique aux informations climatiques. Lors du lancement, un membre de l’Institut national de météorologie a présenté des données sur les régimes de température et de précipitations, ainsi que leurs implications pour la planification agricole. Sa présentation a démontré l’importance d’adapter les calendriers de semis aux conditions régionales, notamment le risque de faux départs de saison des pluies et les périodes de sécheresse qui en découlent.
Pour un agriculteur, l’utilité de ces données réside dans la décision qu’elle éclaire. Quand les semailles doivent-elles commencer ? Quel est le niveau de risque ? Quelles informations sont disponibles avant d’engager des semences, de la main-d’œuvre et de l’argent ?
Les participants ont soulevé des questions concernant l’accès aux données climatiques et la manière dont les institutions peuvent collaborer pour rendre l’information accessible. Ce sont des questions pratiques relatives à l’écart entre la production de connaissances et leur utilisation par les populations. Combler cet écart nécessite des spécialistes formés, une coordination entre les institutions et une communication qui atteigne les communautés dans un format compréhensible.
RESIslands peut contribuer à ces fondements. Cette initiative, financée par le Fonds vert pour le climat et mise en œuvre par la Commission économique pour l’Afrique, soutient le renforcement des capacités nationales, les cadres de gestion des risques, la préparation des projets et le partage des connaissances entre neuf membres de la Commission des États insulaires africains pour le climat.
En Guinée-Bissau, des efforts sont déjà fournis pour que ces communautés ne soient pas laissées pour compte. Il s’agit d’une préparation aux investissements futurs. Leur valeur dépendra de la capacité des institutions nationales à s’appuyer sur des données probantes et une expertise plus solides pour élaborer des propositions répondant aux priorités du pays, et de la capacité de ces propositions à obtenir les ressources nécessaires à leur mise en œuvre.
Les propos du ministre ont également soulevé une question centrale du financement climatique : comment évaluer la protection ? Il a évoqué des investissements tels que les ouvrages de protection côtière, qui, bien que ne générant pas de profit financier direct, demeurent essentiels à la protection des communautés. Leur valeur englobe les habitations protégées, les moyens de subsistance préservés et les pertes évitées. Rendre cette valeur visible est indispensable pour constituer un dossier convaincant en faveur des investissements.
L’héritage agronomique de Cabral offre un prisme à travers lequel envisager ce travail. Il nous invite à porter notre attention sur la terre, sur les connaissances nécessaires pour la comprendre et sur les personnes dont la vie y est intimement liée. Cette perspective, appliquée aux défis climatiques actuels, place l’expertise nationale et la participation des communautés au cœur de la définition des solutions.
Nous avons quitté la cérémonie de lancement en songeant à la préoccupation du ministre pour les communautés ainsi qu’aux exemples concrets qui lui donnaient tout son sens. C’est dans ces liens que la résilience climatique prend tout son sens : entre une prévision et une décision de semer, entre une technologie et un moyen de subsistance, entre une proposition d’investissement et un lieu que les habitants peuvent continuer d’appeler « chez soi ».
Note de source :
Référence historique : Amílcar Lopes Cabral, « L’agriculture en Guinée – Quelques notes sur ses caractéristiques et ses problèmes fondamentaux » (1959), Fondation Mário Soares et Maria Barroso, Casa Comum, cota 04342.001.005. Les archives enregistrent la planification et l’exécution par Cabral du recensement agricole de 1953. https://casacomum.org/id/04342.001.005
![[Blog] The land and the people: reflections on climate resilience in Guinea-Bissau](https://uneca.org/sites/default/files/styles/slider_image/public/storyimages/Amilcarcabralmural%20-Bissau-2000x667.png?itok=U2Pf5U-n)